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(L’article ci-après est paru ce jour dans Le Monde)
 
 
Dans une Tribune (Le Monde du 15 février), Hervé Loichemol me met directement en cause dans une soi-disant tentative de censure de la pièce de Voltaire Le Fanatisme ou Mahomet le prophète. Depuis treize ans, M. Loichemol raconte cette contrevérité. Il y a des limites à la propagande mensongère et je tiens à préciser trois points :
 
  1. A cette époque, j’enseignais Voltaire - dont la pièce Mahomet - et des dizaines de lycéens pourraient en témoigner. Pas de censure ni de fatwa donc contre Voltaire qu’il faut lire, étudier et jouer. Il serait bon néanmoins de ne point retenir de son œuvre que la critique anticléricale. Des Lettres philosophiques à Micromégas ou à l’Ingénu, Voltaire s’en prenait aussi, et vertement, à l’arrogance de certains esprits si dangereusement assurés de détenir la seule « vérité rationnelle ». Il pourfendait les aveuglements des autres noyés dans leurs propres contradictions : n’est-il pas bon de rappeler ces enseignements à nos défenseurs contemporains de la grande cause de la liberté de pensée et dont le silence est assourdissant lorsqu’il faut condamner les quatorze annulations ou retraits de salles qui m’ont été signifiées en moins de deux ans en France sous la pression des RG ou de responsables de partis ? La liberté de certains serait plus noble que celle des autres ?
  2. En ce qui concerne la pièce, le Département Culturel de la Ville de Genève s’est opposé à l’époque à sa réalisation car le budget présenté par M. Loichemol avait été considéré comme faramineux. Le Maire de Genève, M. Alain Vaissade, a ensuite ajouté que cette pièce pouvait heurter la sensibilité des musulmans. Le refus de subvention a été pris par les autorités sans avoir consulté les musulmans : M. Vaissade l’a dit sur les ondes de la Radio Suisse Romande (Forum, octobre 1993) en ajoutant qu’il ne m’avait ni vu ni parlé avant ou après avoir pris cette décision. Robert Ménard, de Reporters sans frontières, a questionné les autorités de l’époque (il est le seul en France à avoir effectué cette vérification) : la directrice des affaires culturelles d’alors, Mme Erica Deuber Ziegler, a confirmé ma version des faits (Revue Media, Mars 2005). Dans une récente émission diffusée en Suisse (Infrarouge, 7 février 2006, à visionner sur www.tsr.ch ) M. Loichemol a d’ailleurs lui-même reconnu que je n’avais pas appelé à la censure.
  3. M. Loichemol, flairant le « coup médiatique » d’une « affaire Rushdie genevoise », avait décidé en 1993 de lancer un grand débat sur la place publique autour de la question : « Peut-on relire tout Voltaire ? ». C’est alors que je suis intervenu. M. Loichemol affirme aujourd’hui que j’appelais alors à la censure et à l’interdit (contrairement à ma position actuelle dans l’affaire des caricatures de Mahomet où, habile selon lui, j’utiliserais une « rhétorique suave » en parlant de "délicatesse" ou de "respect"). Or voici des extraits de ma lettre ouverte publiée le 10 octobre 1993 dans la Tribune de Genève : « A n’en point douter je serai avec vous, en première ligne, dans la défense de la liberté de conscience et d’expression, mais mon quotidien m’a appris que mon ‘droit d’exprimer ‘ doit s’habiller de précaution lorsqu’il rencontre l’intimité d’autrui, son affection ou la dimension vivante qu’il donne au sacré. Vous appelez cela ‘ censure’, j’y vois de la délicatesse. » C’est exactement la position que je tiens aujourd’hui et déjà, en 1993, je proposais à M. Loichemol d’expliquer ses intentions, par pédagogie, pour que les musulmans aient les moyens de prendre une distance critique si la pièce devait être jouée : « N’y a-t-il pas quelque sagesse à mesurer -par anticipation- les possibles dégâts, à en discuter avant de se voir forcé à condamner ce que l’on aurait pu éviter ? L’histoire récente est pleine de nos négligences. » (Voir l’intégralité ci-après).
 
Nos « Voltaire à géométrie variable » semblent chaque jour davantage trahir le courage de l’auteur d’un Zadig qui a tant emprunté au Coran et qui n’eut de cesse de répéter qu’il faut avoir la modestie de douter de soi et la force d’entendre autrui. Une bien belle leçon pour certains de nos relatifs intellectuels qui ont substitué à l’ancien dogme de la grâce nécessaire celui de leur foi aveugle en leur raison suffisante.
Ceux-là sont doublement dangereux quand ils se prennent pour Voltaire.
 

 

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Lettre ouverte à M.Hervé Loichemol
(parue dans la Tribune de Genève le 07.10.1993)
(Concerne « Mahomet » de Voltaire et la Communauté musulmane)

 

La polémique est vive et les mots peu mesurés. Votre détermination à vouloir monter la pièce « Mahomet ou le fanatisme » a vivifié la mobilisation contre les réserves du département de la Culture de la Ville de Genève.
« Censure ! », « Atteinte à la liberté d’expression ! ». « Infantilisation »...le vocabulaire est bien crispé.
Aussi y a-t-il quelque satisfaction à vous voir, en concertation avec Mme Erica Deuber-Pauli, mettre sur pied un débat autour de Voltaire et de ses écrits. Vous vous posez la question de savoir si l’on peut « relire tout Voltaire aujourd’hui » et il me parait que la question est d’importance. Dommage pourtant que vous n’ayez conçu le débat qu’entre gens de lettres avec, de surcroît, des intervenants qui pour la plupart vous sont acquis. Vous vous sentez attaqué dans vos convictions et vous appelez « débat » ce qui prend l’allure d’un plaidoyer. Nos blessures nous font parfois faire ces légers glissements.
Permettez-moi ici de vous dessiner les contours d’une autre blessure ; d’une blessure ouverte et que l’on peine à panser. La Communauté musulmane en Europe vit des années difficiles. La focalisation médiatique sur l’intégrisme et le fanatisme rend tout musulman suspect. La guerre de Bosnie est aussi lourde à porter que le regard des gens qui, au quotidien, vous jugent...si mal.
Ici, cher Monsieur, c’est le règne des intimités déchirées contre lesquelles vient cogner votre « droit de tout dire...de tout redire ». A n’en point douter je serai avec vous, en première ligne, dans la défense de la liberté de conscience et d’expression, mais mon quotidien m’a appris que mon « droit d’exprimer » doit s’habiller de précaution lorsqu’il rencontre l’intimité d’autrui, son affection ou la dimension vivante qu’il donne au sacré. Vous appelez cela « censure », j’y vois de la délicatesse.
L’état de la Communauté musulmane est tel qu’elle n’a plus les moyens ni le recul nécessaire de dépasser ses amertumes : les attaques sont si blessantes qu’il lui faudrait bien de l’imagination pour supposer, au-delà de la littéralité des reproches, une intention saine et positive.
Toutes vos justifications intellectuelles et littéraires, aussi sincères soient-elles (et en soi devraient être discutées), pourraient donc d’emblée se voir évidées de leur portée : car ce qui reste c’est cette image présentant un Mahomet sanguinaire, intransigeant, jaloux, hypocrite et « fanatique », ce « faux prophète » comme l’écrira Voltaire dans sa dédicace au pape Benoît XIV. Et vous ne pourrez empêcher que cette description frappe avec violence le cœur et la conscience des musulmans qui font partie de l’Europe et pour qui Mahomet est la voie de l’horizon de leur identité et de leur sacralité. Un artiste, un metteur en scène, peut-il à ce point négliger le caractère brutal que peut revêtir son engagement ? Aux abords des espaces intimes et sacrés, ne vaut-il pas mieux parfois s’imposer le silence.
 Il se peut que la pièce ne provoque aucune manifestation, ni aucun dérapage visible, mais soyez assuré que ses conséquences affectives seront bien réelles : ce sera une pierre de plus à cet édifice de haine et de rejet dans lequel les musulmans sentent qu’on les enferme. N’y-a-t-il pas quelque sagesse à mesurer -par anticipation- les possibles dégâts, à en discuter avant de se voir forcé à condamner ce que l’on aurait pu éviter ? L’histoire récente est pleine de nos négligences.
Enfin, M. Loichemol, je peux concevoir que l’art - en ce qu’il secoue le conformisme et l’ordre social - soit provocateur. Il en va de son essence. Je me garde pourtant bien de confondre la provocation avec une attitude qui, compte tenu du contexte de déchirements dans lequel elle se traduit, engage l’art dans des voies où la liberté d’expression confinerait à s’octroyer le droit d’être « méchant ». or il y a loin de la provocation à la méchanceté : l’une est à l’esthétique, l’autre à la maladresse.

 

 

jeudi 23 février 2006, par Tariq Ramadan

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