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Voici venir le temps de nouveaux défis. Pendant près de vingt ans, les milieux progressistes ont usé du concept d’intégration en voulant lui octroyer une connotation des plus positives. « Intégrer », c’est accepter l’autre, c’est promouvoir la tolérance à l’endroit du résident ou du Français d’origine immigrée, c’est lutter pour sa reconnaissance et pour ses droits. S’il apparaît clairement que le chantier demeure immense quant à une application réelle et équitable du droit, force est de constater que le paysage a été grandement bouleversé ces dernières années. Le nombre de citoyens européens de confession musulmane s’est multiplié et c’est par millions que ceux-ci se dénombrent aujourd’hui. Quand on vient d’ailleurs, quand on n’est pas chez soi, quand notre imaginaire épouse les couleurs d’un « là-bas », vouloir intégrer a un sens, et révèle un acte politique digne et courageux. Mais l’histoire va son cours... Quand désormais je suis chez moi, sur ma terre, à la maison, quand ma langue est la langue de ce pays, quand mes rêves sont d’ici... que veut dire « intégrer » ? Intégrer à quoi ? Par rapport à qui ?
 
À chaque époque, son vocabulaire. Les concepts qui hier exprimaient le sens d’un engagement humain et respectueux pourraient bien révéler aujourd’hui, si l’on s’y réfère sans nuance, de nouvelles dispositions d’esprit. On peut certes penser que celles et ceux qui usent invariablement du concept d’intégration n’ont pas évolué dans leur analyse parce qu’ils sont loin du terrain et parce qu’ils pensent encore avoir affaire à des « étrangers ». Cela peut arriver, effectivement. On peut cependant supposer que l’emploi du terme n’est pas tout à fait insignifiant ni innocent quand on en use dans certains milieux sociaux ou politiques. Que peut bien signifier dans l’esprit des acteurs politiques l’idée d’intégrer des femmes et des hommes qui sont pourtant d’ores et déjà des citoyens français, belges, suisses ou autres ? Il semble bien que, à leurs yeux, quelque chose n’est pas encore acquis, que l’intégration de ces citoyens n’est pas vraiment « authentique », que leur citoyenneté est peut-être un fait en droit, mais qu’elle demeure intellectuellement, voire sentimentalement, partielle.

Plus profondément, on pourrait penser, et de nombreux indices le prouvent, que la suspicion demeure... voire, et cela est plus grave encore, que de vieux réflexes coloniaux s’expriment encore au travers de certaines tournures de phrases, miroirs révélateurs d’inquiétantes tournures d’esprit.

 

Le discours musulman
 
Les musulmans, quant à eux, devraient faire montre de grande prudence dans leur emploi du concept d’intégration. Dans la dynamique de leur présence en Europe, l’intégration n’est qu’une étape qui opère à plusieurs niveaux. Si le processus est en marche quant aux dimensions de l’intégration légale et culturelle (qui exigent par nature une dynamique intra-communautaire), il faut dire et affirmer que la réalité de l’intégration citoyenne (qui relève du droit et de l’interaction avec la société) est bien avancée et qu’il ne s’agit plus aujourd’hui pour les musulmans de parler de simple intégration mais bien de participation et de contribution. Les millions d’Européens musulmans doivent prendre la mesure de leurs nouveaux défis. La question n’est plus de savoir, à l’exemple de la France avec ses 2,5 millions de citoyens musulmans, comment ceux-ci vont trouver une place ou comment il vont s’intégrer au paysage de leurs pays ; désormais ce qui doit leur importer, c’est la nature de leur engagement dans leur société respective pour promouvoir l’Etat de droit, le pluralisme, la justice sociale, l’éducation, la dignité des êtres humains, etc. C’est le souci de la contribution qui est prioritaire désormais : être des citoyennes et des citoyens engagés, lutter pour le bien être social, promouvoir la diversité, réhabiliter l’acte politique et faire de son identité musulmane et de sa spiritualité une richesse pour les sociétés européennes. Sur ce plan, le concept d’intégration est dépassé : dans la relation avec leur environnement social et politique, les musulmanes et les musulmans doivent tenir le discours, et agir, au nom du témoignage et de la contribution active et participative.
 
Ceux qui, aujourd’hui, parmi les musulmans, tiennent un propos protectionniste frileux sont chaque jour davantage plus minoritaires. Dans leur réaction, souvent, de nombreuses considérations se mêlent : ils revendiquent une différence soit au nom d’une compréhension particulière des principes religieux soit parce qu’ils vivent la réalité de la marginalisation sociale qui, jour après jour, leur fait sentir qu’ils ne sont pas bien acceptés dans "leur" pays. Les choses évoluent, mais il est néanmoins certain que l’on ne pourra pas lutter contre ces poches réactives et rebelles sans un engagement acharné contre les discriminations sociales qui ont cours dans les banlieues, les cités ou encore les ghettos ethniques (comme en Angleterre). Cette profonde réforme nécessite une claire volonté politique, un choix, qui est d’abord le fait des autorités locales et des gouvernements.
 
 
Et les Etats ?
 
Question pertinente, en effet. Les Etats ont-ils pris acte des changements considérables de ces dernières années : sont-ils au clair, au-delà des simples discours de circonstance, sur la profonde réalité islamique de l’Europe avec ces millions de citoyens ? On peut en douter, compte tenu des traitements différenciés auxquels nous assistons. Tout se passe comme si les musulmans en Europe, pour être considérés comme "intégrés", devaient faire l’impasse sur la moindre pratique visible de leur religion... La pratique, la visibilité, et a fortiori l’engagement associatif, ne sont pas politiquement corrects. Ici, c’est le règne du soupçon caractérisé entretenu jour après jour par la phobie sécuritaire. Tout se passe comme si l’on ne traitait pas avec des concitoyens mais avec de potentiels suspects menaçant l’équilibre de la nation. Les citoyens musulmans pratiquants qui s’engagent dans les associations, qui revendiquent des lieux de culte, qui appellent à plus de justice sociale se voient associés aux dossiers politiques les plus nébuleux : la confiance, ici, est considérée comme de la naïveté... ce ne sont pas des citoyens dans l’Etat mais bien plutôt des loups dans la bergerie. La crainte sécuritaire fait renaître de vieux réflexes coloniaux. Au fond, il y a deux types de citoyens : les vrais, que l’on respecte ; les "douteux", à qui il faut imposer une sorte de nouveau serment d’allégeance. Avec ces derniers, le dialogue est une sommation... l’habileté consiste à soigner les formes.
 
Les plus beaux discours sur l’intégration, le respect de la diversité religieuse et culturelle, la promotion de la nouvelle citoyenneté ne changent rien à la réalité du quotidien des musulmanes et des musulmans. Les interventions répétées des Etats dans leurs affaires - en contradiction flagrante les principes mêmes de la laïcité que l’on dit vouloir protéger - laissent perplexes. Des fonctionnaires d’Etat, voire des ministres, savent ne pas être des prêtres, des pasteurs ou des rabbins mais ne sont pas gênés de se faire muftis. On décide, dans les cabinets des Etats très séculiers, de ce qu’est le bon islam, des critères qui font les bons musulmans, voire même des modalités de leur structuration collective... on ne se gêne point, au demeurant, de penser une "théologie musulmane"... pour les musulmans ; à leur place.
 
De quel droit, au fond ? Comment peut-on traiter ainsi les citoyens d’un Etat, et au nom de quelles prérogatives d’exception ? Quelle loi autorise-t-elle cette nouvelle gestion coloniale intérieure ? La menace sécuritaire ne peut suffire à justifier ces répétés dénis de droit et l’entretien de cette image de musulmans suspects et mal intentionnés ne tiendra pas à l’épreuve du temps. A vouloir tout à la fois surveiller et infantiliser les citoyens musulmans, on finit clairement par à aller à l’encontre des intérêts des pays du continent. Seules les périodes électorales réveillent aujourd’hui les politiques quant aux "populations issues de l’immigration"... demain, ce seront des sociétés transformées qui les bousculeront dans leurs anciennes certitudes. Il faudra compter, à n’en point douter, avec un engagement social et politique redoublé de ces populations : leur présence mettra à mal le double discours entretenu de certains gouvernements et leur exigence d’autonomie devront être entendue. Déjà, au cœur de l’Europe, la réalité de ces lendemains est en marche : au-delà de l’instrumentalisation du concept d’ "intégration", des citoyennes et des citoyens de confession musulmane prennent en main leur avenir et refusent la mise sous tutelle, quelle qu’elle soit. Déjà ils rappellent que la dignité d’un Etat comme la bonne santé d’une société se mesurent à l’aune de l’égal respect de tous les citoyens... que l’Etat de droit a des règles qu’il faut respecter et appliquer... qu’un ministre n’est point un théologien ! Ils continueront à le rappeler si l’on persiste à l’oublier.

 

 

lundi 21 mars 2005, par Tariq Ramadan

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